On va explorer la relation entre la dérivée et l'intégrale de Riemann d'une fonction vectorielle.
But. Prouver que
∫abf(t)dt=[F]ab
Définition 4.11. Soit f:[a,b]→Rn une fonction vectorielle. Une antidérivée de f est une fonction F:[a,b]→Rn continue et telle que pour tout point x∈[a,b] où f est continue, on a F dérivable en x et F′(x)=f(x).
Exemple 4.5. Soit f:{[−2,2]→Rχ]0,2]−χ[−2,0[, alors :
f(x)=⎩⎨⎧10−1si x∈]0,2]si x=0si x∈[−2,0[
Une antidérivée de f est
F:{[−2,2]→Rx↦∣x∣
Cependant la fonction [−2,2]→R :
G(x)={x+1−xsi x∈]0,2]si x∈[−2,0]
n'est pas une antidérivée de f car G n'est pas continue.
Remarque 4.4. Si F est une antidérivée de f et c∈Rn, alors F+c est aussi une antidérivée de f, parce que F+c est continue (car somme de fonctions continues) et ∀x où f est continue, F+c est dérivable en x et (F+c)′(x)=F′(x)+0=f(x).
Remarque 4.5. Si f∈CM0([a,b],Rn) et F est une antidérivée de f, alors F∈CM1([a,b],Rn). En effet, ∃a=a0<a1<⋯<ar=b telle que f∣]ai,ai+1[ est continue ∀i∈{0,⋯,r−1}, alors x→ai+limf(x) et x→ai+1−limf(x) existent et sont finies. Mais alors F est continue, F∣]ai,ai+1[ est dérivable et de dérivée continue (d'après la définition d'antidérivée), (F∣]ai,ai+1[)′=f∣]ai,ai+1[∀i∈{0,⋯,r−1} ; de plus
Est-ce que l'on peut toujours trouver des antidérivées ?
Théorème 4.5 (Premier théorème fondamental du calcul intégral). Soit f:[a,b]→Rn une fonction Riemann-intégrable sur [a,b]. La fonction
Fa:⎩⎨⎧[a,b]→Rnx↦∫axf(t)dt
est une antidérivée de f qui s'annule en x=a.
Démonstration. Prouvons que Fa est continue
∀ε>0,∃δ>0,∣x−x0∣<δ⇒∥F(x)−F(x0)∥<ε
Soit ∥.∥ une norme de Rn et fixons ε>0. Soit δ=sup[a,b]∥f∥ε (si sup[a,b]∥f∥=0 ; mais si sup[a,b]∥f∥=0 alors f≡0⇒Fa≡cte continue).
Soit x∈[a,b] : ∣x−x0∣<δ=sup[a,b]∥f∥ϵ, alors
Donc Fa est continue en x0, ce qui implique, par arbitrariété du choix de x0, que Fa est continue sur [a,b].
Il reste à démontrer que si x0 est un point où f est continue, alors F est dérivable en x0 et F′(x0)=f(x0)
Et d'après la remarque précédente, on a que Fc=Fa+vecteur constant est aussi une antidérivée de f (car Fa l'est).
Théorème 4.6 (Deuxième théorème fondamental du calcul intégral). Soit f:[a,b]→Rn une fonction bornée et continue par morceaux sur [a,b], alors
si F1,F2 sont deux antidérivées de f, alors F1=F2+vecteur constant (deux antidérivées de f diffèrent par une constante) ;
la fonction Fa introduite dans le théorème 4.5 précédent est l'unique antidérivée de f qui s'annule en x=a ;
si F est une antidérivée de f, alors
∫abf(t)dt=[F]ab=F(b)−F(a)
Démonstration.
Soient F1,F2 deux antidérivées de f ; alors F1 et F2 sont continues et de classe C1 par morceaux d'après la remarque précédente. Ainsi F1−F2 est continue et de classe C1 par morceaux. Si x∈[a,b] est un point de continuité pour f, F1−F2 est dérivable en x et (F1−F2)′(x)=F1′(x)−F2′(x)=f(x)−f(x)=0. Donc F1−F2 est continue, de classe C1 par morceaux et de dérivée nulle où dérivable, donc par la proposition, F1−F2=vecteur constant.
La fonction Fa est une antidérivée de f (voir le 1)) et
Fa(a)=∫aaf(t)dt=0
Soit F une antidérivée de f qui s'annule en x=a. D'après 1), on doit avoir que F=Fa+c avec c∈Rn. Mais 0=F(a)=Fa(a)+c=c, donc c=0⇒F=Fa.
Soit F une antidérivée de f, alors F=Fa+c pour c∈Rn, alors
Remarque 4.7. Ce théorème n'est pas forcément vrai pour des fonctions Riemann-intégrables générales. Par exemple, prenons l'ensemble de Cantor.
C:=n=1⋂∞En
On sait que C est fermé et que sa mesure de Lebesgue est 0, mais il est non dénombrable. On définit une fonction f:[0,1]→R comme suit (premières étapes représentées) :
La fonction f est continue pour tout x∈C et ∀x∈/C, f est dérivable en x et f′(x)=0. Donc f est une antidérivée de χC, mais la propriété 3) n'est pas vraie parce que
∫01χC(t)dt=0
(théorème de la mesure de Lebesgue) et donc on n'a pas f(1)−f(0)=1.
Notation. Si une fonction est de classe C1 par morceaux sur un intervalle I, on notera par f~′ une extension arbitraire de la dérivée de f. Plus précisément, ∃a0=a<a1<⋯<ar=b avec f∣]ai,ai+1[ de classe C1 (donc dérivable) ∀i∈{0,⋯,r−1}, alors f~′:[a,b]→R est n'importe quelle fonction telle que f~′(x)=f′(x)∀x où f est dérivable.
Exemple 4.6. Si f(x)=∣x∣ alors f~′(x)=⎩⎨⎧1α−1si x>0si x=0si x<0∀α∈R.
Proposition 4.6.Soit f:[a,b]→Rn une fonction continue et de classe C1 par morceaux sur [a,b], alors
∫abf~′(t)dt=f(b)−f(a)
Démonstration.f est une antidérivée de f~′ et on peut utiliser le deuxième théorème fondamental de l'analyse.
On a en effet que f est continue ; si x∈[a,b] est un point de continuité de f~′, alors f est dérivable en x et f′(x)=f~′(x) aussi. f~′ est continue par morceaux parce que f est de classe C1 par morceaux. Donc, d'après le deuxième théorème fondamental du calcul intégral,
∫abf~′dt=[f]ab=f(b)−f(a)
Remarque 4.8. L'égalité n'est pas vraie en général sans demander que f soit continue. Par exemple :
f:{[0,2]→Rx↦χ[1,2]
et soit f~′≡0. La fonction f est de classe C1 par morceaux, mais ∫02f~′(t)dt=0. On utilisera cette proposition pour prouver la formule d'intégration par parties et la formule de changement de variables (pour fonctions vectorielles).
Proposition 4.7 (Intégration par parties). Soient ϕ:[a,b]→R et f:[a,b]→Rn deux fonctions continues et de classe C1 par morceaux sur [a,b], alors
∫abϕ~′(t)f(t)dt=[ϕf]ab−∫abϕ(t)f~′(t)dt
Démonstration. La fonction
ϕ⋅f:{[a,b]→Rnt↦ϕ(t)⋅f(t)
est continue et de classe C1 par morceaux. Quand elle est définie, la dérivée de ϕ⋅f est
Proposition 4.8 (Changement de variables). Soient ϕ:[a,b]→[c,d] une fonction de classe C1 sur [a,b] et f:[c,d]→Rn une fonction continue par morceaux sur [c,d], alors
∫ϕ(a)ϕ(b)f(t)dt=∫abf(ϕ(t))ϕ′(t)dt
Démonstration. Posons F:[c,d]→Rn une antidérivée de f. La fonction F∘ϕ:[a,b]→Rn est continue (parce que F et ϕ sont continues) et de classe C1 par morceaux (parce que ϕ est de classe C1 et F est de classe C1 par morceaux car antidérivée d'une fonction continue par morceaux).
Aussi, pour tout x∈[a,b] où F∘ϕ est dérivable
Des applications de la formule de changement de variables aux fonctions périodiques
Rappelons qu'une fonction f:R→Rn est dite T-périodique, ou périodique de période T, avec T∈R, si ∀x∈R on a f(x+T)=f(x).
Exemple 4.8. Sinus est 2π-périodique parce que sin(x+2π)=sin(x)∀x∈R.
Remarque 4.9. Une fonction f est T-périodique si et seulement si son graphe est stable par la translation
x↦x+T
Si f est continue par morceaux et T-périodique, alors l'intégrale de f sur tout intervalle de volume T est la même, c'est-à-dire ∀a∈R, ∫aa+Tf(t)dt=∫0Tf(t)dt.
Démonstration. Comme R=n∈Z⋃[(n−1)T,nT], alors a∈R⇒∃n∈N tel que a∈[(n−1)T,nT]. Alors l'additivité de l'intégrale donne
Donc si I et J sont deux intervalles de volume T, I=[a,a+T] et J=[b,b+T] pour certains a,b∈R, alors
∫aa+Tf(t)dt=∫0Tf(t)dt=∫bb+Tf(t)dt
donc les intégrales de f sur I et J coïncident.
Soit f:R→R une fonction T-périodique, continue par morceaux, d'antidérivée F ; alors F est T-périodique si et seulement si la moyenne de f sur une période est nulle (i.e. ∫0Tf(t)dt=0).
Démonstration.F est T-périodique
⇔F(x)=F(x+T)∀x∈R⇔F(x+T)−F(x)=0∀x∈R
Mais F(x+T)−F(x)=[F]xx+T=∫xx+Tf(t)dt=∫0Tf(t)dt. Par exemple, comme ∫02πsin(t)dt=0, alors une antidérivée de sin est aussi 2π-périodique (pas surprenant, c'est −cos). Par contre, soit f:R→R, f(x):=sin(x)+1. Elle est 2π-périodique, mais
On va prouver deux théorèmes classiques, mais dans le contexte plus général des fonctions vectorielles continues par morceaux.
Théorème 4.7 (Inégalité des accroissements finis). L'idée est de donner une relation entre la pente de la droite (a,f(a)),(b,f(b)) et la dérivée de f dans l'intervalle [a,b].
Soient ∥.∥ une norme sur Rn et f:[a,b]→Rn qui satisfait
f continue sur [a,b] ;
f dérivable sur ]a,b[ sauf pour un nombre (au plus) fini de points ;
∃c∈R+ tel que ∥f′(t)∥≤c∀t∈[a,b] où f est dérivable ; alors ∥f(b)−f(a)∥≤c(b−a).
Démonstration.
On suppose d'abord que f est dérivable partout sur ]a,b[ et on prouve l'inégalité pour une telle fonction. Soit ϵ>0 ; comme f est continue en a et en b, ∃δ>0 tel que ∥f(a)−f(a+δ)∥<ϵ et ∥f(b)−f(b−δ)∥<ϵ. On peut supposer δ<2b−a ; dans ce cas a+δ<b−δ et [a+δ,b−δ]⊆]a,b[ (car δ>0), donc f est dérivable sur [a+δ,b−δ], alors
Dans le cas général, soient a=c0<c<⋯<cr=b tels que f est dérivable dans ]ci,ci+1[∀i∈{0,⋯,r} ; donc la restriction f∣[ci,ci+1] est continue et dérivable sur ]ci,ci+1[ et satisfait ∥f∣]ci,ci+1[′(t)∥≤c∀t∈]ci,ci+1[, donc f∣[ci,ci+1] satisfait les hypothèses du 1) et alors
Remarque 4.10. Soit f:[a,b]→Rn une fonction continue et de classe C1 par morceaux ; alors sur chaque intervalle de dérivabilité, la dérivée s'étend à une fonction continue sur un intervalle compact, donc
Cf=sup{∥f′(t)∥,t∈[a,b],f deˊrivable en t}<∞
La fonction f satisfait les hypothèses du théorème 4.7 avec ce choix de C, alors
∥f(b)−f(a)∥≤Cf(b−a)
Remarque 4.11. L'inégalité de la remarque peut être stricte. Par exemple f:{[0,2π]→Rx↦sin(x). On a que
Cf=[0,2π]sup{∥cos(t)∥}=1
Donc la remarque dit que
0=∥f(2π)−f(0)∥≤2π
Théorème 4.8 (Prolongement des fonctions de classe Ck). Soient I un intervalle réel, x0∈I et f:I→Rn satisfaisant
f continue sur I ;
f est de classe Ck sur I∖{x0} ;
∀r∈{1,⋯,k}, la limite de f(r) pour x→x0 existe, finie
lr=x→x0limf(r)(x)
alors f est de classe Ck sur I et f(r)(x0)=lr∀r∈{1,⋯,k}.
Démonstration. On prouve le théorème par récurrence sur k. Pour k=0, il n'y a rien à prouver. Supposons alors que le théorème est vrai pour tout naturel jusqu'à k et on va le prouver pour k+1.
Soit alors f une fonction continue sur I, de classe Ck+1 sur I∖{x0} et avec lr=x→x0limf(r)(x)∈Rn∀r∈{1,⋯,k+1}. Donc par hypothèse de récurrence, on sait que f est de classe Ck sur I, donc soit f(k):I→Rn continue. On veut prouver que f(k) est de classe C1 sur I (cela implique que f est dérivable k+1 fois sur I avec f(k+1) continue).
Soit maintenant g:I→Rn
g(x)={f(k+1)(x)lk+1si x=x0si x=x0
alors g est une fonction continue sur I d'après l'hypothèse 3), donc continue sur un petit intervalle [a,b] contenant x0 ; considérons
alors pour tout x∈[a,b], x≤x0, G(x)=f(k)(x)−f(k)(a), et de manière similaire pour tout x∈[a,b], x≥x0, G(x)=f(k)(x)−f(k)(b), alors ∀x∈[a,b], G(x)=f(k)(x)+cte.
Mais G est de classe C1 (d'après le premier théorème fondamental) car G est dérivable sur [a,b] et G′=g continue. Alors f(k) est aussi de classe C1 sur [a,b], donc sur I, et donc f est de classe Ck+1.
Alors f(k+1)(x0)=x→x0limf(k+1)(x)=lk+1.