Les intégrales sont omniprésentes dans les mathématiques (et dans les autres domaines) : en analyse, en probabilités, etc. On va voir une application des intégrales à la théorie des nombres.
Théorème 4.1.π∈R∖Q
Démonstration. (Niven, 1946) On présente la preuve due à Niven. Par contradiction, on suppose que π∈Q, i.e. π=ba avec a,b∈N. On définit la famille de fonctions suivante
On a donc que ∫0πfn(x)sin(x)dx=[Fn′(x)sin(x)−Fn(x)cos(x)]0π=Fn(π)+Fn(0)∈Z par 2.
Montrons que ∀x∈]0,π[
0<fn(x)sin(x)<n!πnan
D'une part, sin(x)>0 si x∈]0,π[, donc fn(x)=n!xn(a−bx)n>0. D'autre part, sin(x)≤1 et donc fn(x)=n!xn(a−bx)n.
En conclusion, par monotonie de l'intégrale, on a ∫0π0dx<∫0πfn(x)sin(x)dx<∫0πn!πnandx et donc 0<∫0πfn(x)sin(x)dx<n!πn+1an. Pour n assez grand, ∫0πfn(x)sin(x)dx doit donc être un entier dans ]0,1[, ce qui n'est pas le cas : autrement dit, on a une contradiction.
Définition 4.1. Une partition d'un intervalle compact [a,b] est une famille {I1,I2,⋯,In} avec Ii un sous-intervalle de [a,b]∀i∈{1,2,⋯,n}, i=1⋃rIi=[a,b] et Ii∩Ij consiste en au plus un point si i=j.
Définition 4.2. Le volume d'un intervalle compact [a,b] est vol([a,b])=b−a.
Définition 4.3. Soit P={I1,I2,⋯,In} une partition de [a,b]. La taille de P est le maximum des volumes de Ii, i∈{1,⋯,n}.
Exemple 4.1. Soit [0,1] et P={[0,1/2],[1/2,3/4],[3/4,1]} : la taille de P est 1/2.
Définition 4.4. Une partition pointée de [a,b] est une famille {(I1,p1),(I2,p2),⋯,(Ir,pr)} avec
{I1,I2,⋯,Ir} une partition de [a,b] ;
pi∈Ii∀i∈{1,2,⋯,r}.
Définition 4.5. Soit f une fonction bornée sur [a,b] et soit P~={(I1,p1),(I2,p2),⋯,(Ir,pr)} une partition pointée de [a,b]. Alors la somme de Riemann de f par rapport à P~ est
R(f,P~)=i=1∑rf(pi)vol(Ii)
La fonction f est dite Riemann-intégrable, d'intégrale l∈R, si ∀ϵ>0∃δ>0 tel que pour toute partition pointée P~ de [a,b] de taille au plus δ, on a ∣R(f,P~)−l∣<ϵ.
On écrira dans ce cas l=∫abf(t)dt. Les sommes de Riemann de f convergent vers une limite finie pour des partitions assez fines. Si f est continue, l est l'aire sous le graphe de la fonction.
Problème. La définition est très difficile à utiliser.
Théorème 4.2.Soit f une fonction bornée sur [a,b]. On a que f est Riemann-intégrable si et seulement si ∀ϵ>0∃P une partition de [a,b] avec i=1∑n(Iisupf−Iiinff)vol(Ii)<ϵ.
Démonstration. Admise.
Question. Est-ce qu'il existe des fonctions bornées sur [a,b] qui ne sont pas Riemann-intégrables ?
Exemple 4.2. Soient les exemples suivants :
f:δ1 sur [0,2] est Riemann-intégrable : ∀ϵ>0, on peut choisir la partition P={[0,1−3ϵ],[1−3ϵ,1+3ϵ],[1+3ϵ,2]} et on a
f:[0,1]→R telle que f={01si x∈/Q∩[0,1]si x∈Q∩[0,1]=χQ∩[0,1] : cette fonction n'est pas Riemann-intégrable, parce qu'en utilisant le théorème, on a que pour toute partition P de [0,1]
continuité uniforme : ∀ϵ>0∃δ>0∀x,y∈I tels que ∣x−y∣<δ⇒∣f(x)−f(y)∣<ϵ.
Théorème 4.4.Soit f∈CM0([a,b],R), alors f est Riemann-intégrable sur [a,b].
Démonstration. Comme f est continue par morceaux sur [a,b], on a a=a0<a1<⋯<ar=b telle que f∣]ai,ai+1[ est continue et x→ai+lim et x→ai+1−limf(x) existent, finies, ∀i=0,1,⋯,r−1. Donc on peut définir des fonctions f~i:[ai,ai+1]→R continues et bornées (prolongement par continuité).
Soit ϵ>0. On voudrait utiliser le théorème de caractérisation de l'intégrabilité à la Riemann. Grâce au théorème de Heine-Cantor, les fonctions f~i sont uniformément continues sur [ai,ai+1]⇒∃δi>0 tel que si x,y∈[ai,ai+1], ∣x−y∣<δi alors ∣f~i(x)−f~i(y)∣<2(b−a)ϵ.
Soit R=[a,b]supf−[a,b]inff (<∞ car f est bornée). On peut supposer que R=0 (sinon f=cte et donc elle est Riemann-intégrable). Posons 0<δ<min{δ0,δ1,⋯,δr−1,4rRϵ}. Soit P une sous-partition de {[a0,a1],[a1,a2],⋯,[ar−1,ar]} de taille inférieure à δ. On note P={I1,I2,⋯,Ir}. Cette partition vérifie le théorème de caractérisation de l'intégrabilité de Riemann, donc on a l'énoncé i=1∑r(Iisup−Iiinff)vol(Ii)<ϵ.
au moins un δiji=1∑r(Iisup−Iiinff)vol(Ii)+aucun δiji=1∑r(Iisup−Iiinff)vol(Ii)<∑R⋅δ+I∈[ai,ai+1]∑(Imaxf~k−Iminf~k)vol(Ii)<Rδ#{Ii qui contiennent des δj}+Ii⊆[ak,ak+1[∑2(b−a)ϵvol(Ii)=Rδ2r+2(b−a)ϵIi⊆[ak,ak+1[∑vol(Ii)<Rδ2r+2(b−a)ϵvol([a,b])<R2r4Rrϵ+2ϵ=ϵ
Corollaire 4.1.En particulier, toute fonction continue sur un intervalle compact est Riemann-intégrable.
Démonstration. Admise.
L'intégrale de Riemann jouit des propriétés suivantes.
Proposition 4.1.Soient f,g:[a,b]→R deux fonctions Riemann-intégrables sur [a,b] et λ∈R, alors
(linéarité) λf+g est Riemann-intégrable sur [a,b] et
∫ab(λf+g)(t)dt=λ∫abf(t)dt+∫abg(t)dt
(additivité, relation de Chasles) si c∈[a,b], alors f est Riemann-intégrable sur [a,c] et sur [c,b] et
∫abf(t)dt=∫acf(t)dt+∫cbf(t)dt
∫aaf(t)dt=0
(monotonie) si f(x)≤g(x)∀x∈[a,b], alors
∫abf(t)≤∫abg(t)dt
Démonstration. Admise.
Notation. Si a,b∈R, a<b, et f est Riemann-intégrable sur [a,b], on note
∫baf(t)dt=−∫abf(t)dt
Question. Si f est positive et ∫abf(t)dt=0, alors f(t)=0. L'affirmation est vraie si f est continue, mais pas en général.
Définition 4.7. Si A⊆R, la fonction caractéristique de A est la fonction χA:R→R
χA(x):={10si x∈Aautrement
Exemple 4.3. Soit a<c<b. La fonction χ{c}:[a,b]→R est Riemann-intégrable et ∫abχ{c}(t)dt=0.
Remarque 4.1. Plus généralement, la valeur de l'intégrale de Riemann de f ne dépend pas des valeurs prises par f sur un ensemble fini de points : si f:[a,b]→R est une fonction Riemann-intégrable sur [a,b] et g:[a,b]→R telle que g(x)=f(x)∀x∈[a,b]∖S, #S<∞, alors g est Riemann-intégrable et
∫abg(t)dt=∫abf(t)dt
En effet, on a que
g=f+s∈S∑(g(s)−f(s))χ{s}(x)∀x∈[a,b]
(en outre, si x0∈[a,b]∖S, f(x0)+∑s∈S(g(s)−f(s))χ{s}(x0)=f(x0)=g(x0), et si x0∈S, f(x0)+∑s∈S(g(s)−f(s))χ{s}(x0)=f(x0)+(g(x0)−f(x0))⋅1=g(x0)).
Maintenant, on sait que f est Riemann-intégrable (hypothèse) et que χ{s} est Riemann-intégrable (exemple), alors g=f+∑s∈S(g(s)−f(s))χ{s} est une combinaison linéaire finie de fonctions Riemann-intégrables, donc g est Riemann-intégrable d'après la proposition en partie 1. Le même énoncé affirme que
Exemple 4.4. Soit f:⎩⎨⎧[1,1000]→Rlog(x2+1x)−arctan(exp(sin(x))). Elle est Riemann-intégrable parce que f est continue sur [1,1000]. Soit maintenant g:[1,1000]→R définie comme
g(x)=⎩⎨⎧6xπ2f(x)si x∈Nautrement
La remarque permet de conclure que g est Riemann-intégrable sur [1,1000].
Définition 4.8. Une fonction vectorielle f:I→Rn est dite bornée sur I s'il existe C∈R tel que ∥f(x)∥≤C∀x∈I (pour n'importe quel choix de la norme sur Rn).
Définition 4.9. Prouver que effectivement la définition ne dépend pas du choix de la norme sur Rn.
Proposition 4.2.Une fonction vectorielle est bornée sur I si et seulement si chacune de ses coordonnées l'est.
Démonstration. D'une part (⇒), soit f:I→Rn, f=(f1,⋯,fn) une fonction bornée, alors ∃C∈R, ∥f(x)∥∞≤C∀x∈I. Mais alors, pour tout i∈{1,⋯,n}
∣fi(x)∣≤j∈{1,⋯,n}max∣fj(x)∣=∥f(x)∥∞≤C∀x∈I
donc fi est bornée.
D'autre part (⇐), soit f=(f1,⋯,fn) avec f1,⋯,fn fonctions (numériques) bornées, alors ∃c1,⋯,cn tels que ∣fi(x)∣≤ci∀x∈I,∀i∈{1,⋯,n}. Prenons C=max{c1,⋯,cn} : on a que ∀x∈I, ∥f(x)∥∞=i∈{1,⋯,n}max∣fi(x)∣≤C, donc f est bornée.
On peut maintenant définir l'intégrale de Riemann pour les fonctions vectorielles bornées.
Définition 4.10. Soit f:[a,b]→Rn une fonction bornée sur [a,b]. Soit P={(I1,p1),⋯,(Ir,pr)} une partition pointée de [a,b]. La somme de Riemann de f par rapport à la partition P est
R(f,P):=i=1∑rf(pi)vol(Ii)∈Rn
La fonction f est Riemann-intégrable s'il existe L∈Rn tel que ∀ε>0∃δ>0 tel que pour toute partition pointée P de taille plus petite que δ, on a
∥R(f,P)−L∥<ε
(pour n'importe quel choix de la norme sur Rn). Dans ce cas, le vecteur L est appelé l'intégrale de Riemann de f sur [a,b] et noté ∫abf(t)dt.
Proposition 4.3.Soit f:[a,b]→Rn une fonction bornée, alors f est Riemann-intégrable sur [a,b] si et seulement si chacune de ses coordonnées est Riemann-intégrable sur [a,b]. Mais on a que
∫abf(t)dt=(∫abf1(t)dt,⋯,∫abfn(t)dt)
Démonstration. D'une part (⇒), on suppose que f est Riemann-intégrable sur [a,b], L=∫abf(t)dt∈Rn, L=(L1,⋯,Ln). Fixons i∈{1,⋯,n} et on prouve que fi est Riemann-intégrable.
Soit ε>0. Comme f est Riemann-intégrable, on sait que ∃δ>0. Pour toute partition pointée P de taille inférieure à δ, on a ∥R(f,P)−L∥∞<ε⇒i∈{1,⋯,n}max∣(R(f,P)−L)i∣<ε⇒max∣R(fi,P)−Li∣<ε⇒∣R(fi,P)−Li∣<ε.
D'autre part (⇐), soit f=(f1,⋯,fn) avec f1,⋯,fn Riemann-intégrables sur [a,b]. Soit ε>0. Donc ∀i∈{1,⋯,n}∃δi>0 tel que pour toute partition pointée P de taille inférieure à δi, on a
R(fi,P)−∫abfi(t)dt<ε
Donc, posons δ=i∈1,⋯,nminδi ; alors, pour toute partition pointée P de [a,b] de taille inférieure à δ, on a
Donc f est Riemann-intégrable et ∫abf(t)dt=(∫abf1(t)dt,⋯,∫abfn(t)dt).
Cette proposition permet de trouver les propriétés analogues pour l'intégrale de Riemann des fonctions vectorielles.
Proposition 4.4.Soient f,g:[a,b]→Rn et λ∈R, alors
(linéarité) λf+g est Riemann-intégrable et
∫ab(λf+g)(t)dt=λ∫abf(t)dt+∫abg(t)dt
(additivité, relation de Chasles) si c∈[a,b], alors f est Riemann-intégrable sur [a,c] et sur [c,b] et
∫abf(t)dt=∫acf(t)dt+∫cbf(t)dt
∫aaf(t)dt=0
Démonstration. Nous prouvons les trois.
f=(f1,⋯,fn) et g=(g1,⋯,gn). D'après la proposition précédente, f1,⋯,fn,g1,⋯,gn sont Riemann-intégrables sur [a,b]. D'après le résultat analogue sur les fonctions numériques (voir la proposition de ce matin), λfi+gi est Riemann-intégrable sur [a,b] et ∫ab(λfi+gi)(t)dt=λ∫abfi(t)dt+∫abgi(t)dt.
Mais λf+g=λ(f1,⋯,fn)+(g1,⋯,gn)=(λf1+g1,⋯,λfn+gn) et pour tout i∈{1,⋯,n}, λfi+gi est Riemann-intégrable, donc λf+g est Riemann-intégrable et
Comme f est Riemann-intégrable, f1,⋯,fn sont Riemann-intégrables. D'après la proposition précédente, f1,⋯,fn sont Riemann-intégrables sur [a,c] et sur [c,b] et
On peut comparer la norme de l'intégrale d'une fonction vectorielle avec l'intégrale de la norme.
Proposition 4.5.Soit f:[a,b]→Rn une fonction Riemann-intégrable sur [a,b] et soit ∥.∥ une norme sur Rn, alors ∥f∥:[a,b]→R est Riemann-intégrable sur [a,b] et
∫abf(t)dt≤∫ab∥f(t)∥dt
Remarque 4.2. Si n=1, la proposition affirme que ∫abf(t)dt≤∫ab∣f(t)∣dt. Donc la proposition généralise le cas commun des fonctions numériques (en fait un peu plus, car on prouve aussi que si f est Riemann-intégrable alors ∣f∣ est Riemann-intégrable).
Remarque 4.3. La proposition affirme que si f est Riemann-intégrable alors ∥f∥ est Riemann-intégrable. La réciproque n'est pas vraie, par exemple soit f:{[0,1]→RχQ∩[0,1]−χQc∩[0,1]. Autrement dit f(x)={1−1si x∈Qsi x∈/Q.
On a que ∣f∣=1, qui est Riemann-intégrable, mais f n'est pas Riemann-intégrable.
Corollaire 4.2.Si f:[a,b]→Rn est Riemann-intégrable et ∥.∥ est une norme sur Rn
Démonstration. (De la proposition 4.5) Comme toutes les normes sur Rn sont équivalentes, il existe une constante c∈R telle que ∥x∥≤C⋅∥x∥1∀x∈Rn. On veut prouver que ∥f∥ est Riemann-intégrable. Fixons ε>0. Comme f est Riemann-intégrable, ∀i∈{1,⋯,n} la fonction fi:[a,b]→R est Riemann-intégrable d'après la proposition. D'après le théorème de caractérisation de l'intégrabilité de Riemann des fonctions numériques, il existe une partition Pi={Iij,⋯,Iir} telle que
j=1∑r(Iijsupfi−Iijinffi)vol(Iij)<ϵ
Considérons un raffinement P={I1,⋯,In} de P1,P2,⋯,Pn. Remarquons que P satisfait
Donc ∥f∥:[a,b]→R est Riemann-intégrable. Soit ε>0 arbitraire. D'après la définition de l'intégrabilité de Riemann, ∃δ1,δ2>0 tels que pour toute partition pointée Pi de [a,b] de taille inférieure à δi avec i=1,2
R(f,P)−∫abf(t)dt<ε(2)
R(∥f∥,Pi)−∫ab∥f∥(t)dt<ε(3)
Soit maintenant P={(I1,p1),⋯,(Ir,pr)} pointée de [a,b] de taille plus petite que min({δ1,δ2}) ; alors P satisfait (2) et (3). En général, on a que