Définition. Soient E,F des K-ev. Une application Φ:E→F est dite linéaire si :
∀x,y∈E,∀λ,μ∈K:Φ(λx+μy)=λΦ(x)+μΦ(y)
Nota bene. Si ϕ est linéaire, alors (par récurrence) ∀x1,…,xk∈E,∀λ1,…,λk∈K : Φ(i=1∑kλixi)=∑i=1kλiΦ(xi).
Exemples.
Φ:R→R est linéaire si et seulement si elle est de la forme Φ(x)=ax où a=cte. En effet, Φ linéaire ⇒∀x∈R, Φ(x)=Φ(1⋅x)=xΦ(1).
Φ:R2→R est linéaire si et seulement si Φ(x,y)=ax+by où a,b sont des constantes. En effet, Φ linéaire ⇔Φ(x,y)=Φ(x(1,0)+y(0,1))=xΦ(1,0)+yΦ(0,1).
Φ:{K[X]→K[X]P(X)→X⋅P(X) et Ψ:{F(R,R)→F(R,R)f→x⋅f(x) sont linéaires.
Φ:{K[X]→K[X]P(X)→P′(X) et Ψ:{C∞(R,R)→C∞(R,R)f→f′ sont linéaires.
Proposition et notation. On note L(E,F) l'ensemble des applications linéaires de E dans F. L(E,F) est un K-ev [pour les opérations évidentes : (Φ+Ψ)(x)=Φ(x)+Ψ(x),∀x∈E, (λΦ)(x)=λΦ(x) (λ∈K,x∈E)]. Si {dim(E)<∞dim(F)<∞, alors dim(L(E,F))<∞ et dim(L(E,F))=dim(E)×dim(F).
Démonstration.L(E,F) est un K-ev. Si dim(E)<∞, dim(F)<∞, soient (e1,…,en) une base de E et (f1,…,fm) une base de F. Soit Φ:E→F.
Posons Φ(ei)=j=1∑maijfj. Alors Φ(x)=i=1∑nj=1∑mxiaijfj. On voit que Φ est entièrement caractérisée par les aij.
Montrons que les applications linéaires Φij définies par Φij(ei)=fj et Φij(ek)=0 si k=i forment une base de L(E,F). Soit Φ∈L(E,F) : Φ(x)=i=1∑nxij=1∑maijfj.
Φ(ei)=j=1∑maijfj=j=1∑maijΦij(ei)=k=1∑nj=1∑makjΦkj(ei)carΦkj(ei)={0 si k=iΦij(ei) si k=i
Comme Φ est caractérisée par l'image des ei (puisque Φ(x)=i=1∑nxiΦ(ei)), on a donc
Φ=k=1∑nj=1∑makjΦkj=i=1∑nj=1∑maijΦij
et donc la famille (Φij)1≤i≤n,1≤j≤m est génératrice de L(E,F). Et elle est libre car :
Donc (Φij)1≤i≤n,1≤j≤m est une base de L(E,F) et donc dim(L(E,F))=n×m.
Proposition. Soient Φ,Ψ∈L(E,E) (on note simplement L(E)). Alors Ψ∘Φ∈L(E). Plus généralement, si Φ∈L(E,F) et Ψ∈L(F,G), alors Ψ∘Φ∈L(E,G) (où E,F,G sont trois K-ev).
Proposition. Soit E un K-ev : (L(E),+,×,∘) est une K-algèbre, i.e. :
(L(E),+,×) est un K-ev.
Distributivité à droite : (Φ+Ψ)∘Θ=Φ∘Θ+Ψ∘Θ. Distributivité à gauche : Θ∘(Φ+Ψ)=Θ∘Φ+Θ∘Φ.
Jeu entre × et ∘ : (λΦ)∘Ψ=Φ∘(λΨ)=λΦ∘Ψ.
Démonstration.
Déjà vu.
À droite : (Φ+Ψ)∘Θ(x)=(Φ+Ψ)(Θ(x))=Φ(Θ(x))+Ψ(Θ(x)) (définition de + dans L(E)) =Φ∘Θ(x)+Ψ∘Θ(x) (cela n'utilise pas la linéarité des applications). À gauche : Θ∘(Φ+Ψ)(x)=Θ(Φ(x)+Ψ(x))=Θ(Φ(x))+Θ(Ψ(x))=Θ∘Φ(x)+Θ∘Ψ(x).
(λΦ)∘Ψ(x)=λΦ(Ψ(x))=Φ(λΨ(x))=(Φ∘(λΨ))(x).
Proposition. Si Φ∈L(E) est bijective, alors la réciproque Φ−1 est aussi dans L(E) (i.e. elle est linéaire).
0=Φ(0)⇒0∈Im(Φ). Im(Φ) est stable par combinaison linéaire car si x′=Φ(x), y′=Φ(y), alors ∀λ,μ∈K, λx′+μy′=Φ(λx+μy).
Proposition.ϕ∈L(E,F) est injective si et seulement si Ker(ϕ)={0}, et surjective si et seulement si Im(ϕ)=F.
Démonstration.ϕ injective si et seulement si :
ϕ(x)=ϕ(y)⇒x=y, x,y∈E (définition d'injective) ;
ϕ(x−y)=0⇒x−y=0, x,y∈E (ϕ linéaire) ;
ϕ(z)=0⇒z=0, z∈E ;
Ker(ϕ)={0}.
ϕ surjective ⇔Im(ϕ)=F (définition de « surjective »).
Définition.
Le rang d'une famille de vecteurs (xi)i∈I d'un K-ev E est dim(Vect{xi:i∈I})=rg(xi)i∈I (la dimension finie ou infinie du sev engendré par les xi).
Le rang d'une application linéaire ϕ:E→F est le rang de la famille (ϕ(x))x∈E, i.e. c'est dim(Vect{ϕ(x):x∈E})=dim(Im(ϕ)), i.e. rg(ϕ)=dim(Im(ϕ)) (finie ou infinie).
Théorème du rang. Soit ϕ∈L(E,F) avec E de dimension finie. Alors Ker(ϕ) et Im(ϕ) sont de dimension finie et
dim(Ker(ϕ))+dim(Im(ϕ))=dim(E)
Démonstration. Soit (e1,…,en) une base de E. Alors Im(ϕ) est engendrée par {ϕ(e1),…,ϕ(en)}. Donc Im(ϕ) est de dimension finie. De cette partie génératrice de Im(ϕ), extrayons une base de Im(ϕ), disons (ϕ(e1),…,ϕ(er)) (quitte à renuméroter les ei), où r=dim(Im(ϕ))=rg(ϕ).
Alors, soit x∈E : ∈Im(ϕ)ϕ(x)=j=1∑rλjϕ(ej), donc ϕ(x−j=1∑rλjej)=0 et donc x−j=1∑rλjej∈Ker(ϕ). Mais Ker(ϕ) est un sev de E et E est de dimension finie, donc Ker(ϕ) est de dimension finie.
Soit (e1′,…,ek′) une base de Ker(ϕ) : on a alors x−j=1∑rλjej=i=1∑kλi′ei′, i.e. x=j=1∑rλjej+i=1∑kλi′ei′. Donc {e1,…,er,e1′,…,ek′} est génératrice de E.
Justifions qu'elle est libre :
⇒j=1∑rλjej+i=1∑kλi′ei′=0→j=1∑rλjϕ(ej)+i=1∑kλi′ϕ(ei′)=0j=1∑rλjϕ(ej)=0⇒λ1=⋯=λr=0(car (ϕ(e1),…,ϕ(er)) est libre : base de Im(ϕ))
Ainsi j=1∑rλjej+i=1∑kλi′ei′=0 devient i=1∑kλi′ei′=0, d'où λ1′=⋯=λk′=0.
Donc (e1,…,er,e1′,…,ek′) est une famille génératrice de E et libre, donc c'est une base de E. Et donc dim(E)=r+k=dim(Im(ϕ))+dim(Ker(ϕ)).
Proposition. Soit ϕ∈L(E,F), avec E,F de dimensions finies.
Si ϕ envoie une base de E sur une base de F, alors ϕ est un isomorphisme.
Si ϕ est un isomorphisme, alors ϕ envoie toute base de E sur une base de F (et dim(F)=dim(E)).
Démonstration.
Soit (b1,…,bn) une base de E telle que (ϕ(b1),…,ϕ(bn)) soit une base de F. Alors Im(ϕ)=Vect{ϕ(b1),…,ϕ(bn)}=F, donc Im(ϕ)=F et donc ϕ est surjective (et dim(F)=n=dim(E)). Par le théorème du rang, dim(Ker(ϕ))=dim(E)−dim(Im(ϕ))=0, donc Ker(ϕ)={0} et donc ϕ est injective. Et donc ϕ est un isomorphisme.
Soit ϕ:E→F un isomorphisme. Soit (b1,…,bn) une base de E. ϕ est surjective, donc F=Im(ϕ)=Vect{ϕ(b1),…,ϕ(bn)}, donc {ϕ(b1),…,ϕ(bn)} engendre F, et cette partie de F est libre car
(car (b1,…,bn) libre). Et donc (ϕ(b1),…,ϕ(bn)) est une base de F (et dim(F)=n=dim(E)).
Corollaire. Deux K-ev E et F de dimensions finies sont isomorphes (i.e. il existe un isomorphisme ϕ:E→F, et donc un isomorphisme ϕ−1:F→E) si et seulement si dim(E)=dim(F). (En particulier, un K-ev est isomorphe à Kn si et seulement s'il est de dimension n.)
Démonstration. D'après la proposition précédente, si E et F sont isomorphes, alors dim(E)=dim(F). Réciproquement, si dim(E)=dim(F)=n, soient (e1,…,en) une base de E, (f1,…,fn) une base de F ; on définit ϕ∈L(E,F) par ϕ(ei)=fi, c'est-à-dire ∀x=i=1∑nxiei, ϕ(x)=∑i=1nxifi ; ϕ envoie la base (e1,…,en) de E sur la base (f1,…,fn) de F, donc c'est un isomorphisme.
Nota bene. Autrement dit, si E,F sont de dimensions finies, un isomorphisme est une application linéaire qui transforme les bases de E en bases de F, et cela suppose dim(F)=dim(E).
Proposition (caractérisation des isomorphismes en dimension finie). Soient E et F deux K-ev de même dimension finie. Soit ϕ∈L(E,F). Les assertions suivantes sont équivalentes :
ϕ est un isomorphisme ;
ϕ est injective ;
ϕ est surjective ;
ϕ envoie une base de E sur une base de F.
Démonstration. Il suffit de vérifier (2)⇔(3) (car leur conjonction ⇒(1)). On a
(2)(ϕ est injective)⇔Ker(ϕ)={0}⇔dim(Ker(ϕ))=0⇔dim(Im(ϕ))=dim(E)(theˊoreˋme du rang)⇔dim(Im(ϕ))=dim(F)(puisque dim(F)=dim(E))⇔(3)(ϕ est surjective)
Remarque. C'est faux si E,F sont de dimension infinie. Contre-exemples classiques :
ϕ:{K[X]→K[X]P(X)→XP(X). ϕ est linéaire, injective car XP(X)=XQ(X)⇒P(X)=Q(X), mais pas surjective car 1∈/Im(ϕ) : il n'existe pas P(X)∈K[X] tel que XP(X)=1, puisqu'on aurait P(X)=X1∈/K[X].
Ψ:{K[X]→K[X]P→P′. Ψ est linéaire, surjective car tout polynôme i≥0∑aiXi est la dérivée d'un polynôme : i≥0∑aiXi=(i≥0∑i+1aiXi+1)′=Ψ(i≥0∑i+1aiXi+1). Mais Ψ n'est pas injective : Ψ(1)=0⇒1∈Ker(Ψ) !
Deux exemples importants d'applications linéaires
Homothétieh(x)=λx, λ∈K (bijective si et seulement si λ=0). Si λ=0, h=0, Ker(h)=E, Im(h)={0}. Si λ=0, h est un automorphisme, h−1(y)=λ−1y, avec Ker(h)={0}, Im(h)=E.
E=V⊕W : tout x∈E s'écrit de manière unique x=v+w, v∈V, w∈W, car V∩W={0} : v+w=v′+w′⇒v−v′=w′−w⇒v−v′=0 et w−w′=0. On note v=p(x) : p linéaire, le projecteur (ou la projection) sur V parallèlement à W.
Nota bene. Projecteurs et symétries sont des applications linéaires.
Proposition. Soient E=V⊕W, p le projecteur sur V parallèlement à W, S la symétrie par rapport à V parallèlement à W. On a p∘p=p et S∘S=idE.
Démonstration.x=v+w.
p(x)=v=v+0⇒p∘p(x)=p(p(x))=p(v)=v=p(x), donc p∘p=p.
S(x)=v−w⇒S(S(x))=v−(−w)=v+w=x, donc S∘S=idE.
Proposition (caractérisation des projecteurs). Soient E un K-ev et p∈L(E) tel que p∘p=p. Alors E=Im(p)⊕Ker(p) et p est le projecteur sur Im(p) parallèlement à Ker(p).
Démonstration. Pour tout x∈E : x=p(x)+(x−p(x)), où p(x)∈Im(p) et x−p(x)∈Ker(p) car p(x−p(x))=p(x)−p∘p(x)=0 puisque p∘p=p. Cela prouve déjà que E=Im(p)+Ker(p). Montrons que Im(p)∩Ker(p)={0} : soit x∈Im(p)∩Ker(p) ; x∈Im(p)⇒∃y,x=p(y)⇒p(x)=p∘p(y)=p(y)=x. Donc x=0.
On en conclut que E=Im(p)⊕Ker(p). Donc la décomposition x=v+w avec v∈Im(p), w∈Ker(p) est unique (pour chaque x∈E) : nécessairement v=p(x), w=x−p(x). Le projecteur sur Im(p) parallèlement à Ker(p) envoie x sur v=p(x) (pour tout x), donc c'est p.
Proposition (caractérisation des symétries). Soient E un K-ev et S∈L(E) tel que S∘S=idE. Alors E=Ker(idE−S)⊕Ker(idE+S) et S est la symétrie par rapport à Ker(idE−S) parallèlement à Ker(idE+S).
Démonstration. Pour x∈E : x=2x+S(x)+2x−S(x), où 2x+S(x)∈Ker(idE−S) car
Et de même, 2x−S(x)∈Ker(idE+S). Donc E=Ker(idE−S)+Ker(idE+S). Montrons que Ker(idE−S)∩Ker(idE+S)={0}. Soit x∈Ker(idE−S)∩Ker(idE+S) : alors {(idE−S)(x)=0(idE+S)(x)=0, donc {S(x)=xS(x)=−x, d'où x=−x et donc x=0.
Ainsi, E=Ker(idE−S)⊕Ker(idE+S). Pour tout x∈E, la décomposition x=v+w où v∈Ker(idE−S) et w∈Ker(idE+S) est unique. Nécessairement, v=2x+S(x), w=2x−S(x) ; la symétrie par rapport à Ker(idE−S) parallèlement à Ker(idE+S) envoie x sur v−w=2x+S(x)−2x−S(x)=S(x) : donc c'est S.
Définition. Soit E un K-ev. On dit qu'un sev H de E est un hyperplan de E s'il est le noyau d'une application linéaire ϕ:E→R non nulle (i.e. ϕ n'est pas l'application nulle).
Nota bene. Une application linéaire E→R est appelée une forme linéaire.
Proposition. Soit E un K-ev de dimension finie : dim(E)=n. Un sev H de E est un hyperplan si et seulement si dim(H)=n−1.
Remarque. Pour n=3, un hyperplan est un plan : dim(H)=2. D'où le nom.
Démonstration.
Soit H un hyperplan : H=Ker(ϕ), ϕ=0. ϕ=0, donc il existe v∈E tel que ϕ(v)=λ=0. Alors ϕ(λ−1v)=λ−1ϕ(v)=1 et ∀t∈R, ϕ(tλ−1v)=tϕ(λ−1v), donc Im(ϕ)=R (l'image d'une forme linéaire non nulle est R). Et donc dim(H)=dim(Ker(ϕ))=n−dim(Im(ϕ))=n−1.
(Réciproque.) Soit H un sev de E de dimension n−1. Soit v∈/H : ∀λ=0, λv∈/H (car λv∈H⇒λ−1(λv)∈H). Donc Kv∩H={0}. Grassmann ⇒dim(Kv+H)=dim(Kv)+dim(H)−dim(Kv∩H), donc dim(Kv+H)=n=dim(E) et donc Kv+H=E. On obtient donc E=H⊕Kv. Soit p le projecteur sur Kv parallèlement à H : ∀x∈E, x=h+p(x) où h∈H, p(x)=ϕ(x)v ; ϕ est une forme linéaire, non nulle car ϕ(v)=1 (p(v)=v). Et il est clair que x∈H⇔ϕ(x)=0, donc H=Ker(ϕ).
Définition. L'espace L(E,R) des formes linéaires sur E (i.e. définies sur E) est appelé l'espace dual de E : on le note E∗.
Proposition. Si E est de dimension finie, soit (e1,…,en) une base de E. Alors E∗ est de dimension finie égale à n=dim(E) et il existe une unique base (e1∗,…,en∗) de E∗ vérifiant
ei∗(ej)={1 si j=i0 sinon(1≤i,j≤n)
On l'appelle la base duale de (e1,…,en). Et pour tout ϕ∈E∗, on a la décomposition :
ϕ=i=1∑nϕ(ei)ei∗
Démonstration. On définit ei∗ (1≤i≤n) par
ei∗(ej)={1 si j=i0 sinon
Cela définit bien un ei∗∈E∗ pour tout i∈{1,…,n}. Montrons que (e1∗,…,en∗) est libre : i=1∑nλiei∗=0⇒∀j,i=1∑nλiei∗(ej)=0⇒∀j,λj=0. Donc (e1∗,…,en∗) est libre. Pour justifier que c'est une famille génératrice (donc une base) de E∗, il suffit de justifier la formule ∀ϕ∈E∗, ϕ=i=1∑nϕ(ei)ei∗. Or, ∀j∈{1,…,n}, ϕ(ej)=i=1∑nϕ(ei)ei∗(ej).